L’image manquante (Rithy Panh, 2013)

L’Image manquante est un film documentaire remarquable que je tenais à vous présenter.

affiche filmDepuis 1989, Rithy Panh a réalisé de nombreux films sur la période khmer rouge  dans un but qui lui tient particulièrement à cœur : le devoir de mémoire. Car « un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre » (Churchill). Il avait mené jusqu’ici un travail extrêmement difficile car les survivants ont tellement souffert ou ont subi un tel traumatisme qu’ils sont très nombreux à être incapables de parler de ce qu’ils ont vécu, au risque de raviver des douleurs qu’ils ne veulent surtout pas revivre. D’ailleurs, à ceux d’entre vous qui sont issus de parents ayant vécu le régime de Pol Pot, vos parents ou famille vous ont-ils parlé de leur passé ? La méconnaissance de cette période par la jeune génération du Cambodge ou d’origine cambodgienne est une problématique majeure pour l’avenir même du Cambodge et de son peuple, car un peuple ne peut aller de l’avant que s’il connait son passé. De plus, le fait que le sujet soit loin d’être joyeux n’incite pas, bien sûr, les jeunes à s’intéresser d’eux-mêmes à cette période, aucun jeune ne lancera « ça vous dit une soirée DVD S21, la machine de mort khmère rouge ? » [ndlr : documentaire de Rithy Panh, 2002] (même si moi je l’ai fait avec ma meilleure amie qui s’intéresse à l’Histoire de l’Asie –exception qui confirme la règle). Mais L’Image manquante mérite vraiment d’être vue, et je vais essayer de vous en convaincre …

L’Image manquante est un film d’1h30 qui se démarque de tous les films documentaires que j’ai pu voir jusqu’ici (sur le Cambodge comme sur d’autres sujets) car il réussit le prodige de réunir à mon avis 4 points d’intérêts en 1:

1) Le réalisateur parle (enfin) de LUI !

On apprend que derrière le réalisateur qui travaille au devoir de mémoire et qui filme le Cambodge, se cache un survivant du régime de Pol Pot, subissant lui-même ce qu’on peut nommer « la douleur du survivant ». Il nous livre, à travers L’Image manquante, une œuvre extrêmement intime où il nous dévoile comment son passé affecte sa vie présente. Le film commence par l’image d’une vague violente qui revient sans cesse et s’impose sans qu’on ne peut l’en empêcher, c’est ainsi que Rithy Panh représente ses souvenirs. Puis il présente sa propre quête personnelle en tant que survivant : « Mon enfance, je la cherche, comme une image perdue. Ou plutôt, c’est elle qui me réclame. Est-ce parce que j’ai 50 ans ? » On suit alors Rithy dans sa quête de l’image perdue de son enfance. Il ne trouvera pas l’image recherchée dans les bobines de film restantes de l’époque de son enfance. Il ne reste pas grand-chose à part des images de propagandes Khmer Rouge, celles-là « elles ne sont pas manquantes », dit-il. Mais le souvenir est trop fort, trop douloureux, il le hante, il veut s’en libérer, qu’à cela ne tienne, il décide de fabriquer l’image manquante et de nous la montrer, l’image manquante sera fabriquée à l’aide de figurines en argile. Rithy Panh ne sait pas si cela lui permettra de trouver la paix, mais il a décidé de se confier à nous. C’est parce qu’elle est si sincère que cette œuvre se démarque et marque.

2) Le témoignage d’un enfant de 13 ans

Rithy Panh avait 13 ans lorsque Phnom Penh a été pris par les Khmers Rouges. Il a vécu le régime de Pol Pot en tant qu’enfant. Les souvenirs qu’il a de cette époque sont donc des souvenirs d’enfant. Ainsi, pour la première fois, le public a la possibilité de découvrir le témoignage d’un enfant qui a vécu ce régime.

figurine

 Rithy Panh, représenté par la figurine en couleur

Durant tout le film, Rithy Panh nous propose une série de confrontations d’images existantes– essentiellement de propagande – avec les images qu’il fabrique, celles qu’il a vu et vécu enfant. La somme de ces deux types d’image n’a pas vocation à être exhaustive sur ce qui s’est réellement passé. « Il n’y pas de vérité, il n’y a que le cinéma » dit Rithy Panh. Le Cambodge cherche encore à comprendre ce qui s’est passé, le procès des Khmers Rouges n’est toujours pas terminé et nous n’avons aucune certitude de trouver des réponses du fait de la destruction des preuves et de la valeur des témoignages des membres à la tête du régime encore vivants. En réponse à ceux qui ont critiqué L’Image manquante pour le fait qu’il manquait d’objectivité historique, je précise que le film n’a pas d’autre prétention que d’apporter un témoignage qui vaut ce qu’il vaut, et je crois que nous ne pouvons que remercier et féliciter Rithy Panh de s’être livré et de nous avoir offert une version des faits si authentique. C’est ainsi que parmi les souvenirs du régime khmer rouge, Rithy Panh, 13 ans, nous livre également combien il était épanoui auprès de sa famille, combien il aimait le cinéma [ndlr : le cinéma était au summum de sa popularité au Cambodge dans les années 70, voir le film Le sommeil d’or de Davy Chou] et le ballet royal khmer [ndlr : art érigé à l’état de prestige jusqu’à ce qu’il soit attaqué par les Khmers Rouges et qui peine aujourd’hui à retrouver son prestige d’antan].

3) Un recul sur l’idéologie Khmer Rouge et ses contradictions

Pour ceux qui ne savent pas vraiment ce qu’est l’idéologie Khmer Rouge, ce film documentaire s’avère être une présentation très intéressante de l’idéologie. L’enfant de 13 ans n’aurait pu nous la décrire, mais c’est le survivant, Rithy Panh, 50 ans, qui le fait après de nombreuses années à essayer de comprendre. C’est l’homme qu’il est devenu qui nous révèle avec recul les slogans de l’idéologie qui raisonnent encore dans sa tête, nous les traduit, et constate les contradictions, avec la même voix monocorde comme détachée : une idéologie qui prônait l’égalité, mais où les hommes meurent de faim et de maladie, ne possèdent rien d’autre qu’une cuillère, n’ont plus le droit à aucune émotion, tandis que les cadres Khmers Rouges mangeaient à leur faim et possédait objets et bijoux.

4) Un documentaire de création captivant

Rithy Panh signe probablement son plus beau documentaire de création. Le choix de figurines inertes pour la mise en image de ses souvenirs donne un résultat étonnamment captivant. Grâce au talent du sculpteur (Sarith Mang) et de la qualité de la mise en scène, on se surprend à trouver les scènes fabriquées beaucoup plus vivantes que les images de propagande diffusées. Tandis que les images fabriquées décrivent le vécu, les images non manquantes décrivent une utopie. Le décalage entre ces deux sortes d’images nous permet de distinguer facilement ce qui relève de l’utopie et ce qui relève du vécu réel. On reste ainsi tout au long du film dans un état de captation où l’on a hâte de découvrir quel souvenir de Rithy Panh est le revers de l’image de propagande montrée. Le résultat est donc une véritable réussite et une véritable œuvre d’art. Le film a été nominé aux Oscars du « meilleur film étranger » 2014, et a remporté le prix de la section « Un certain regard » au festival de Cannes 2013 et le trophée francophone du cinéma en 2014 pour le talent du sculpteur Sarith Mang.

livreEnfin, pour aller plus loin, je vous conseille de lire L’Elimination co-écrit par Rithy Panh et Christophe Bataille. C’est le livre qui a inspiré L’Image manquante. Il permet de découvrir plus de détails sur l’histoire personnelle de Rithy Panh, histoire personnelle qui est cette fois confrontée à l’interview qu’il fait de Duch, l’ancien directeur du centre de torture S21.

Léone SUY

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